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12/11/2008

L'Europarlement, voyageur malgré lui

L'Europarlement, voyageur malgré lui
Article paru dans l'édition du 12.01.07
Comme chaque mois, députés et fonctionnaires quittent Bruxelles pour Strasbourg, précédés d'un escadron de poids lourds. La question des deux sièges de l'Assemblée sera relancée lundi
dgar ne se laisse pas distraire, pendant qu'il conduit le gigantesque camion-remorque du Parlement européen, qui convoie quelque 20 tonnes de matériel. Il fixe la route, rendue dangereuse par la pluie et le brouillard, vérifie de temps à autre dans le rétroviseur que tout se passe bien à l'arrière de son immense véhicule, et avale les kilomètres - 435 entre Bruxelles, d'où il est parti à 6 heures, ce samedi matin, et Strasbourg, où il doit arriver à 13 heures.

Sept heures de route, juste interrompues par une pause-café obligatoire, séparent en effet la capitale belge, où travaillent habituellement les eurodéputés, de la préfecture alsacienne, où leur institution va se réunir pour quatre jours, à partir de lundi, en session plénière.

Tous les mois, ce jeune fonctionnaire allemand, employé comme chauffeur-déménageur, participe à la transhumance du Parlement européen. Cette assemblée pas comme les autres, qui effectue l'essentiel de son travail politique à Bruxelles, doit passer quatre jours à Strasbourg, où la France lui a imposé son « siège » et la tenue de douze sessions plénières par an. François Mitterrand en a obtenu le principe, lors d'une réunion des chefs d'Etat et de gouvernement à Edimbourg, en 1992. Jacques Chirac l'a gravé dans le marbre du traité d'Amsterdam, en 1997.

Tous les mois, les députés - 785 depuis le 1er janvier -, la plupart de leurs assistants, ainsi que des milliers de fonctionnaires font donc leurs valises pour Strasbourg, de même que nombre de commissaires, de diplomates, de lobbyistes et de journalistes...

Pourtant, de plus en plus d'eurodéputés critiquent cette transhumance, qui n'a « aucune justification », selon Alexander Alvaro, libéral-démocrate allemand. Cet élu a coorganisé une campagne de pétitions en faveur d' « un siège unique à Bruxelles », qui a obtenu un million de signatures. « Le Parlement dispose à Bruxelles d'un hémicycle, où il se réunit en session plénière, ainsi que de nombreuses salles qui lui permettent de travailler en groupe et en commission, alors, pourquoi déménager à Strasbourg quatre jours par mois ? », demande-t-il.

Les protestations sont d'abord venues des conservateurs anglais. Ils ont depuis longtemps dénoncé le « gaspillage des deniers du contribuable » au profit d'une Europe dont ils voudraient faire une simple zone de libre-échange et non une institution politique. Petit à petit, ils ont été rejoints par des libéraux favorables, au contraire, à la construction européenne, mais soucieux de ne pas « se faire discréditer » auprès de leurs électeurs par des pratiques coûteuses.

La simple location des camions DHL censés convoyer, depuis Bruxelles, quelque 200 tonnes de matériel, représente 9 000 euros par session. Ces poids lourds, qui s'ajoutent à ceux que possède le Parlement, emportent tous les mois 3 200 cantines - chaque personne travaillant au Parlement ayant droit à une cantine de 40 kg -, 100 armoires, du matériel audiovisuel et les appareils de réanimation cardiaque de l'infirmerie. Un véritable « cirque ambulant », selon la presse anglaise, qui épingle régulièrement le « ridicule » de l'affaire.

Les armoires elles-mêmes sont pourvues de roulettes, afin qu'elles puissent voyager. Après quelques accidents, le Parlement a remplacé les vieux modèles à quatre étages, qui avaient tendance à se déséquilibrer, par des modèles à trois étages. Pour éviter que les déménageurs ne se blessent, il a dû remplacer aussi 4 000 vieilles malles en fer, aux lamelles coupantes, par des cantines en plastique, ainsi que 800 chariots servant à les transporter - soit une dépense de 830 000 euros sur deux ans.

Les premiers poids lourds partent de Bruxelles le vendredi soir, lorsque le personnel du Parlement a bouclé ses affaires. Dans les couloirs, les retardataires se dépêchent de fermer leur malle. Tel assistant parlementaire y glisse un dictionnaire franco-allemand, tel autre un document sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) : « Normalement, on n'en aura pas besoin, mais on ne sait jamais », explique-t-il. Il faut parer à l'imprévu, parce que l'actualité amène souvent à parler d'autre chose que ce qui est inscrit à l'ordre du jour.

Il suffit qu'un pétrolier fasse naufrage pendant une session pour que l'on se désole de ne pas être à Bruxelles, où l'on aurait sous la main toutes ses fiches sur la sécurité maritime. L'accès à Internet, mis à la disposition de chaque eurodéputé, offre certes la possibilité de reconstituer ses archives, « mais pas complètement ! ».

Le lundi, à Strasbourg, chacun retrouve ses affaires, depuis que le service logistique du Parlement a fait le pari du « zéro défaut », et acheté des cantines de dix couleurs différentes, qui permettent de les répartir dans les bons bâtiments.

Pourtant, aux containers de Bruxelles vient s'ajouter le ravitaillement du Luxembourg, où travaille la moitié des services du Parlement, en vertu d'un accord avec le Grand-Duché ! Les lundis de session, 500 fonctionnaires rejoignent ainsi leurs 1 200 collègues arrivés de Bruxelles. Le Parlement prend en charge leurs frais de transport et de séjour. Il fait de même pour les eurodéputés, et il invite régulièrement quelque 60 journalistes, en poste ailleurs qu'à Bruxelles, afin qu'ils couvrent les sessions.

Le surcoût lié à l'existence des trois sièges du Parlement s'est élevé à 205 millions d'euros, en 2006. Un prix que nombre d'élus trouvent toutefois « dérisoire », au regard de ce que représente le fait de siéger dans « la ville symbole de la réconciliation franco-allemande ».

Le communiste Francis Wurtz rappelle que « Strasbourg, c'est la ville du «plus jamais ça !» et de la réconciliation sans laquelle l'Union européenne n'aurait jamais vu le jour, au lendemain de la seconde guerre mondiale. »

M. Wurtz soutient que, « si l'on veut une Europe politique, et pas seulement une machine à fabriquer du marché unique, le Parlement doit continuer de siéger à Strasbourg. » Son collègue UMP Alain Lamassoure souligne que « les symboles en politique sont fantastiquement importants ».

Suspect d'être pro-Strasbourg parce que français lui aussi, il précise que, « d'un point de vue économique, la transhumance n'est pas très intéressante pour la ville, qui doit avoir une capacité hôtelière surdimensionnée afin d'accueillir quatre mille personnes trois nuits par mois ». M. Lamassoure estime que « le coût du siège, c'est comme le coût du multilinguisme » - qui autorise chaque député à parler sa langue -, « sans prix ».

Rafaële Rivais

 

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