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22/09/2010

Dans les coulisses d'un Conseil européen

Déjeuner de fiel à Bruxelles

C'était un déjeuner comme en ont peu l'habitude ces Européens si polis. Un match aux airs de déclaration de guerre. Au centre, le président français Nicolas Sarkozy, et le président de la Commission, José Manuel Barroso, placés face à face, autour de l'immense table du Conseil à Bruxelles. Au moment d'attaquer les coquilles Saint-Jacques, ce jeudi 16 septembre à 13 h 30, Silvio Berlusconi n'attend pas qu'on lui donne la parole. Il expose une série de pourcentages sur la nouvelle répartition des forces politiques en Italie. Personne n'y comprend rien. La dirigeante finlandaise, dont c'est le premier Conseil, prend des notes frénétiquement. "Je suis le plus fort, je reste le plus fort", triomphe M. Berlusconi.

Le président permanent du Conseil, Herman Van Rompuy, propose d'aborder sans attendre le conflit entre le président français et la commissaire luxembourgeoise Viviane Reding. Celle-ci accuse la France de discrimination envers les Roms : "Je pensais que l'Europe ne serait plus le témoin de ce genre de situation après la seconde guerre mondiale", a-t-elle déclaré, le 14 septembre, après la révélation de la circulaire du ministère de l'intérieur ciblant "en priorité les Roms". Du pain bénit pour M. Sarkozy, qui peut ainsi détourner l'attention sur le fond en attaquant sur la forme.

Herman Van Rompuy lance donc le sujet : "Nicolas m'a demandé de pouvoir s'exprimer sur un sujet d'actualité. Bien entendu, je lui passe la parole." (Ses propos, comme ceux des autres, ont été tenus à quelques mots près et validés par plusieurs témoins, directs et indirects).

M. Sarkozy ne se fait pas prier : "J'ai beaucoup de respect pour la Commission, j'ai beaucoup fait pour elle. C'est très grave. J'ai fait beaucoup pour la Commission et pour remettre la France au coeur de l'Europe. On applique des lois en France qui doivent être conformes au droit européen. Il est normal pour la Commission de faire des enquêtes. Mais avant une enquête, une vice-présidente de la Commission a utilisé des mots (il lit les déclarations de Viviane Reding, qu'il a surlignées au Stabilo) : "dégoûtant", "honte", "seconde guerre mondiale"".

Le président français s'échauffe. "Ce sont des mots que je n'accepte pas. Je ne dis pas de la Commission que c'est dégoûtant. Et en France, derrière les mots "seconde guerre mondiale", tout le monde entend ce qui est arrivé aux juifs. C'est du jamais-vu qu'une vice-présidente de la Commission fasse ces commentaires, du jamais-vu de telles allusions à la seconde guerre mondiale et aux juifs. Ça fait le sujet de toutes les conversations en France, dans la rue, dans les synagogues."

Le président a reçu un message du grand rabbin, Gilles Bernheim, lui signalant l'émotion de la communauté juive française. "Je suis seulement venu parce qu'elle (Mme Reding) s'est excusée, précise le président, après avoir dit à Barroso que je ne viendrais pas si elle ne s'excusait pas."

M. Sarkozy poursuit : "Les comparaisons avec Pétain, c'est incroyable. J'accepte que la Commission soit une autorité de régulation. Doit-on comprendre que la Commission devient une autorité morale, qui nous dénonce devant la presse du monde entier ? On a démantelé 600 camps suite à une décision judiciaire. 80 % ne sont pas des Roms." Quant à la circulaire du 5 août ciblant "en priorité les Roms", "j'ai décidé tout de suite après de l'annuler. Et ce n'est qu'après l'annulation que Mme Reding a parlé. C'est un scandale."

M. Barroso réplique : "Il y a une question de fond et une question de forme. Nous avons des règles contre les discriminations et c'est le rôle de la Commission de les défendre. On peut discuter de la situation des Roms, ce n'est pas seulement un problème français. Le collège a pris ses distances avec les propos de Viviane. Elle-même a regretté l'interprétation faite de ses propos." M. Sarkozy bondit : "L'interprétation ? ! Non, ce n'est pas pour cela qu'elle devait s'excuser. C'est pour ce qu'elle a dit, que (la politique française) est dégoûtante."

M. Barroso, plus calme : "Je comprends l'émotion de M. Sarkozy... Mme Reding a exprimé des regrets. Je note que le secrétaire d'Etat aux affaires européennes n'a pas fait de même." Pierre Lellouche, qui n'est pas nommé, a avancé l'idée farfelue que la Commission n'était pas gardienne des traités, mais que c'était "le peuple français".

A ce stade, chacun comprend que dans le match Sarkozy-Barroso, le président français a marqué un point. Et que celui de la Commission a commis l'erreur de mettre sur le même plan les propos de Mme Reding et le crime de lèse-institutions de M. Lellouche.

M. Berlusconi vient en renfort de M. Sarkozy pour défendre une de ses vieilles lubies : réduire au silence ces fichus commissaires qui l'attaquent sans cesse. "Il faut interdire de parole les commissaires et leurs cabinets, lance-t-il. Seul Barroso doit avoir le droit de parler." Angela Merkel s'inquiète du ton de la conversation : "Il faut montrer une image de sérénité à l'issue de la réunion. Il faut se garder d'utiliser certains adjectifs. Il y a des termes qui ne passent pas. Parfois, on est agacé par la Commission, et réciproquement."

Enfin, le président roumain, Traian Basescu, aborde le fond du sujet : les Roms. "Il faut faire une distinction nette entre les Roms nomades et les autres", dit-il. Les Roms sédentarisés "ne présentent pas un problème d'intégration. Les Roms nomades, au contraire, ne respectent pas la loi, ne veulent pas travailler. Ils ne comprennent pas le besoin d'envoyer leurs enfants à l'école. Nous avons besoin d'une solution basée sur leur culture. Hormis certaines formules utilisées par la commissaire, je pense que la Commission a fait son travail pour éviter la possible violation de droits de citoyens européens."

C'est le coeur de la querelle sur les Roms, qui ne sera pas abordée de front au conseil. M. Basescu considère que les Roms nomades sont un problème non pas roumain, mais européen, et les considère en filigrane comme apatrides. Il en a fait part avant le début du conseil à M. Sarkozy, qui lui a répondu en substance, avec une expressivité immortalisée par les photographes : ils ont un passeport roumain, c'est à la Roumanie de s'en occuper.

Le nouveau premier ministre hongrois, le nationaliste Viktor Orban, revient sur l'aide européenne aux Roms : "Il ne faut pas donner l'argent européen aux ONG qui déresponsabilisent les Roms, mais le confier aux gouvernements." David Cameron, le premier ministre britannique, sort de sa réserve pour remettre la pression sur la Commission. "En allumant la télévision, j'ai vu Mme Reding. J'ai été très choqué. La France est un Etat souverain, ce qui ne veut pas dire qu'elle ne doit pas respecter la loi."

Nicolas Sarkozy propose une position commune, en trois points : 1) C'est un problème européen. 2) La Commission a le droit de faire respecter la légalité. 3) Le Conseil prend les mesures.

De sa part, c'est plutôt une proposition de paix. Mais M. Barroso, irrité par le visage tendu et le ton du président français, le prend mal : "Il faut en finir avec les pressions ! réplique-t-il. J'ai l'impression que l'on veut mettre la pression sur la Commission et réduire ses compétences. Il faut laisser la Commission faire son travail, sinon on n'aura pas l'Europe que nous voulons." Croyant devoir contre-attaquer, il s'empêtre. Et lâche le mot qui fâche : "C'est la Cour de justice qui a le dernier mot." Alors que la Commission n'a pas commencé son enquête, son président oublie les étapes de la procédure et passe directement à la dernière, le verdict des juges... L'avocat Sarkozy n'en demandait pas tant pour clouer le bec de son adversaire : "On ne peut pas dire que la Commission va saisir la Cour de justice, dit-il. Il faut d'abord faire une enquête." Il rend "hommage à Jean-Claude Juncker (le premier ministre luxembourgeois), qui a incité cette dame (Mme Reding) à s'excuser".

Le premier ministre du Luxembourg le renvoie alors délicatement dans ses cordes. Certes, "Mme Reding n'aurait pas dû se prononcer sur ce ton". Mais une commissaire n'agit pas au nom de son pays, en l'occurrence le Luxembourg, mais au nom de l'intérêt commun européen. "Nicolas ne devrait pas trop exagérer, car ce n'est que par hasard qu'elle est née au Luxembourg", observe M. Juncker. M. Barroso le coupe : "Mais c'est toi qui l'as nommée ! Et même trois fois !" M. Juncker : "Oui, mais à ta demande..." M. Sarkozy s'impatiente : "Laissez parler Van Rompuy."

Le président du Conseil propose de préparer quelques conclusions pour clore l'incident : dehors, la presse attend. Pour lui, les débats n'ont que trop dérapé, et la Commission n'en sort pas confortée. Des éléments de langage sont définis. M. Barroso défend de nouveau Mme Reding : "On ne va pas spécifiquement viser une commissaire, sinon il faut faire référence à d'autres", dont M. Lellouche.

Le ton monte à nouveau. "Ce n'est pas à Barroso de nous dire ce que l'on doit dire", peste M. Sarkozy. "J'ai le droit de donner mon avis, rétorque M. Barroso, car je suis membre du Conseil européen. J'y ai même un statut spécial. (...) Nous avons tout fait pour vous aider devant le Parlement européen, qui est virulent sur ce cas. N'en faisons pas une affaire institutionnelle, c'est excessif." L'intervention déplaît. M. Berlusconi répète. "Il faut faire taire les commissaires !"

Les boules de glace ramollissent dans les assiettes à dessert. Mme Merkel demande à ce que l'on passe à autre chose. La chancelière, qui n'a pas fait la moindre allusion à la situation des Roms en Allemagne, voudrait bien parler de la réforme du pacte de stabilité et de croissance.

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