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27/06/2014

Jean-Claude Juncker, le revenant

Le 27 mai, un Jean-Claude Juncker redevenu fringant et combatif a tenté de forcer le destin. Lors d'un sommet des dirigeants du Parti populaire européen (PPE), la formation arrivée en tête du scrutin européen deux jours plus tôt, le chef de file de la droite réclame un mandat pour mener lui-même les tractations avec le Parlement européen en vue de son élection à la présidence de la Commission.

 

Peine perdue. Il se heurte à Angela Merkel, qui préfère confier au président du Conseil, Herman Van Rompuy, une mission de déminage : la chancelière allemande espère encore, ce jour-là, éviter une crise avec le Royaume-Uni et David Cameron, lequel juge M. Juncker trop fédéraliste.

 

 

Le clash est passé presque inaperçu, mais en dit long sur les arrière-pensées de la chancelière dans cette affaire, ainsi que sur la détermination de M. Juncker à remplacer José Manuel Barroso, le président sortant. Au printemps, Angela Merkel avait accepté du bout des lèvres la candidature du Luxembourgeois, préféré au Français Michel Barnier, pour mener la campagne électorale de la droite. Elle pensait alors être en mesure de l'écarter après le scrutin pour placer une personnalité plus en ligne avec les souhaits de David Cameron. Début mai, Mme Merkel est même allée sonder les intentions de Christine Lagarde, à Washington, avant de comprendre que François Hollande n'accepterait pas de soutenir la directrice générale du Fonds monétaire international, ancienne ministre de Nicolas Sarkozy.

 

Mais rien ne va se dérouler comme l'espère la chancelière. Ce 27 mai, juste avant de regagner Berlin après un dîner informel organisé avec ses homologues des Vingt-Huit, elle est, face à la presse, assaillie de questions sur son rôle dans cette affaire. Elle comprend qu'elle ne peut plus refuser le poste au candidat de son parti, soutenu par une probable majorité d'eurodéputés. « Une obligation démocratique », jugent en choeur les éditorialistes allemands et les élus de son parti, la CDU-CSU, tandis que la presse britannique se déchaîne contre celui que David Cameron range parmi les « hommes du passé ». En version tabloïd, cela donne « L'homme le plus dangereux d'Europe », dans The Sun. Pour la première fois de sa vie, M. Juncker voit alors des paparazzis camper devant son domicile luxembourgeois. Une sorte d'insulte pour ce dirigeant qui a, jusqu'ici, soigneusement dissimulé sa vie privée. On sait seulement que son épouse lui aurait confié qu'elle refuserait, à tout jamais, d'être son « pot de fleurs »

 

M. Juncker ne mérite, en réalité, ni tant de haine ni tant de passion. Pendant des années, ce vétéran de la construction européenne, et de l'euro, ministre des finances pendant les négociations du traité de Maastricht, s'est taillé une réputation d'homme de consensus. Il s'est fait une spécialité de jouer les tampons entre la France et l'Allemagne, avant et pendant la crise de l'Union monétaire. « Il est parfois considéré, de part et d'autre du Rhin comme le plus petit dénominateur commun, longtemps placé à la tête de l'Eurogroupe pour ne pas déranger », reconnaît un ancien commissaire français. Ce qui ne l'a pas empêché de ménager les intérêts du Grand-Duché, afin de préserver le plus longtemps possible ce secret bancaire et ce dumping fiscal qui ont fait la fortune de la place financière luxembourgeoise.

 

UN HOMME AU CARNET D'ADRESSES RICHE

 

Sa longévité au poste de premier ministre du Luxembourg – dix-huit ans, avant sa chute en décembre 2013, pour une sombre affaire de services secrets mal encadrés – en a fait un vieil habitué des réunions européennes. Un homme au carnet d'adresses riche en amitiés – et en petits calculs. « Il aime les gens, il a le contact facile et une réelle capacité d'empathie », explique une fonctionnaire luxembourgeoise. Elle se souvient de l'avoir vu, lors d'un grand tournoi de football, sortir de sa voiture alors que la route était bloquée et célébrer une victoire avec des supporteurs portugais. Son équipe favorite, paraît-il. Information non recoupée, mais on relèvera que les Portugais forment la plus importante communauté étrangère au Luxembourg.

 

Qu'aime-t-il, en fait ? « La politique, rien que la politique », confesse l'un de ses amis. Il lit surtout des essais et des analyses… politiques. En particulier celles de l'historienne américaine Barbara Tuchman qui a dépeint les prémices de la première guerre mondiale dans The Guns of August (Août 14, Presse de la Cité, 1962) et raconté dans The March of Folly (La Marche folle de l'Histoire, Laffont, 1992), comment, de la guerre de Troie à celle du Vietnam, les grands dirigeants commettent des erreurs qui peuvent conduire aux pires des désastres.

 

La politique et l'Europe sont les deux moteurs de sa carrière. Il s'y est dévoué « corps et âme », assure l'un de ses anciens adjoints. Et c'est parce qu'il aime à rappeler le passé et l'idée que l'Europe est, avant tout, un gage de paix que l'image d'un « Juncker homme d'une époque révolue » s'est progressivement imposée. La campagne électorale que le PPE lui a mitonnée, avec force recours aux nouvelles technologies et aux réseaux sociaux, visait à corriger cette réputation. Un succès ? Sans doute pas. Guère convaincante, en tout cas, pour ceux qui savent que le candidat-président à la Commission écrit avec un stylo Montblanc et a appris sur le tard à envoyer un texto.

 

Doté d'une énergie hors du commun, il ne se fait toutefois pas d'illusion : « La vie que je m'impose n'est pas bonne pour mon organisme », a-t-il parfois lâché à certains de ses collaborateurs après l'une de ces séances-marathon dont Bruxelles a le secret. Sa force : il est doté d'une bonne capacité de récupération. On l'a vu s'installer dans un siège de voiture, un fauteuil d'avion ou le canapé d'une salle d'attente et piquer illico du nez. Son talon d'Achille : une consommation que l'on dit importante de tabac et d'alcool dont s'est d'ailleurs moqué son successeur à la tête de l'Eurogroupe, le Néerlandais Jeroen Dijsselboem, dans une émission de divertissement. Depuis, il tente de se mettre à la cigarette électronique.

 

Certains diplomates s'interrogent néanmoins sur sa capacité physique à tenir bon à la tête de la Commission – un paquebot dont le pilotage n'a rien à voir avec celui d'une cité-Etat. Pendant la campagne, le « candidat » du PPE est apparu usé par ces années de crise de l'euro, et facilement irritable. « Les débats ne servent à rien », lui est-il arrivé de lâcher alors que son équipe l'astreignait à faire le tour d'Europe et des plateaux télévisés.

 

Son image n'est d'ailleurs pas son principal souci. Il lui arrive de sourire de ce qui s'écrit sur lui dans les journaux. Sauf quand des tabloïds britanniques affirment que son père était un sympathisant nazi – il fut, en réalité, enrôlé de force dans la Wehrmacht, comme de nombreux jeunes Luxembourgeois.

 

« HOMME LIBRE »

 

L'essentiel, pour lui, semble être de s'afficher comme un homme détaché du pouvoir – même s'il en raffole. Quand il a vu, naguère, des postes européens lui filer sous le nez ou lorsque trois partis se sont coalisés pour l'éjecter du gouvernement de son pays, à la fin de 2013, il s'est efforcé de philosopher. Il a parlé de lui comme d'un « homme libre » qui n'aurait pas absolument besoin du pouvoir. Il a souligné qu'il n'était pas un « politicien de métier » et rappelé que son vrai métier fut celui d'avocat – même si à Luxembourg personne ne se souvient de l'avoir aperçu au barreau. Il a même affirmé qu'il pourrait un jour se convertir au journalisme – sans convaincre personne.

 

Et pourquoi pas, en fait ? Car cet homme-là est capable de se fondre dans tous les milieux sans perdre sa spontanéité ni sa forme particulière d'humour qui a fini par agacer beaucoup de ses interlocuteurs mais qu'il continue de cultiver, en essayant cependant de la tempérer. Il sait que son amour des mots, si possible grinçants et piquants, lui a joué des tours – faisant même chuter le cours de l'euro à l'occasion – mais qu'elle plaît aux journalistes fatigués de la langue de bois des politiques et de l'eurocratie. Ce fan de la presse, qui dévore tout ce qui s'écrit, connaît les ressorts de la sphère médiatique. « Il voit tout, lit tout, sait tout », sourit un ancien ministre qui l'a longtemps côtoyé.

 

On ne devient pas le doyen des grand-messes bruxelloises sans susciter quelques inimitiés et frustrations. Nicolas Sarkozy le détestait et n'avait pas de mots assez durs pour critiquer son manque d'initiative au début de la crise financière. On n'efface pas non plus des positions à géométrie variable qui trahissent, pour le moins, une certaine inconstance. Ainsi, pressenti pour présider – déjà – la Commission de Bruxelles en 2004, quand Jacques Chirac lui demandait de délaisser son « département des eaux et forêts », il y renonçait pour honorer sa promesse aux électeurs grand-ducaux, auxquels il avait juré qu'il ne les quitterait pas.

 

En 2009, tout en affirmant ne plus s'y intéresser, il a travaillé, en coulisses, à la conquête de la présidence du Conseil, finalement octroyée au Belge Herman Van Rompuy. Et après sa récente défaite politique à Luxembourg, il se voyait en chef de l'opposition à la Chambre des députés, avait-il affirmé dans l'incrédulité générale.

 

Peut-être ces zigzags publics n'étaient-ils qu'une façon d'habiller une ambition qui, elle, n'a jamais changé de cap. Peut-être aussi les diatribes de David Cameron ont-elles finalement été le meilleur gage de la réussite du revenant : renoncer à M. Juncker aurait donné raison au premier ministre britannique et provoqué une grave crise avec le Parlement européen. Un scénario qui n'était pas du goût d'Angela Merkel, de François Hollande et de ses homologues continentaux.

Source Le Monde

23/06/2014

Batailles en série autour de la nomination de M. Juncker à la tête de la Commission

La désignation du président de la Commission agit comme un cruel révélateur des rapports de forces au sein de l'Union européenne. Chefs d'Etat et de gouvernement devraient, jeudi 26 et vendredi 27 juin à Bruxelles, approuver la nomination de Jean-Claude Juncker au poste occupé par José Manuel Barroso.

 

La décision constitue une petite révolution que bon nombre de dirigeants, à commencer par Angela Merkel, considéraient comme improbable, voire déplacée, voici quelques semaines. Le Conseil européen doit tenir compte du choix du Parlement européen en faveur du chef de file de la droite, arrivée en tête des élections européennes. Mais la désignation de ce vétéran de la zone euro tourne à l'épreuve de force avec le Royaume-Uni, en passe d'être isolé par ses partenaires continentaux, et suscite une fronde contre la politique d'austérité prônée par la chancelière allemande.

 

Afin de déminer un Conseil européen qui s'annonce explosif, son président, Herman Van Rompuy, devait rencontrer le premier ministre britannique, David Cameron, lundi 23 juin après midi à Londres. Dans son entourage, on préfère cependant affronter une crise avec le Royaume-Uni qu'un « clash institutionnel » entre le Parlement et le Conseil, où le candidat de la droite européenne dispose d'une solide majorité.

 

TOURNER LA PAGE DE LA CRISE DE LA ZONE EURO

 

David Cameron n'en démord pas. Lors du Conseil européen, il devrait appeler à voter pour ou contre Jean-Claude Juncker, ce qui constituerait une grande première entre chefs d'Etat et de gouvernement. « Si la volonté est de trouver un candidat consensuel, la décision devrait être reportée, mais si les dirigeants ne veulent même pas considérer d'autres noms, un vote doit avoir lieu », prévient une source britannique. « Il est important que chaque dirigeant prenne position clairement quand des principes aussi déterminants sont en jeu : accorder de nouveaux pouvoirs au Parlement à travers un compromis d'arrière-cour », ajoute la même source.

 

La probable nomination de Jean-Claude Juncker suscite aussi une sérieuse passe d'armes parmi les dirigeants qui le soutiennent. L'enjeu porte cette fois sur la politique économique à suivre pour tourner la page de la crise de la zone euro, quatre ans après le naufrage de la Grèce. Animée par Matteo Renzi, le président du conseil italien, et par François Hollande, la rébellion a pour cible l'austérité prônée par la chancelière allemande.

 

Samedi 21 juin à Paris, les chefs de gouvernements sociaux-démocrates européens ont officiellement soutenu la candidature de Jean-Claude Juncker, en espérant qu'il reprenne à son compte une partie de leurs demandes, en dépit des réserves d'Angela Merkel. « Les priorités que nous avons retenues, a expliqué François Hollande à l'issue de la rencontre, c'est d'abord la croissance et l'emploi, en utilisant toutes les marges, toutes les souplesses du pacte de stabilité et de croissance, et lancer un grand programme d'investissement pour organiser notamment la transition énergétique et l'indépendance énergétique de l'Europe. »

 

BAGARRE À DISTANCE AVEC LA CHANCELIÈRE ALLEMANDE

 

Les chefs de gouvernement sociaux-démocrates ne cherchent pas à renégocier le pacte de stabilité et de croissance, mais militent pour une application « intelligente » de cet instrument de discipline budgétaire. Selon M. Hollande, utiliser toutes les souplesses, signifie respecter les engagements. « Mais nous [pourrions] savoir quels sont les investissements qui rentrent ou ne rentrent pas dans le niveau des dépenses, c'est la proposition italienne », explique le président français, qui estime que « sur un certain nombre d'efforts liés aux fonds structurels, il pourrait y avoir des ajustements ». François Hollande a précisé qu'il avait été « mandaté pour porter ces orientations », lors du Conseil européen.

 

Dans cette bagarre à distance avec Angela Merkel, le chef de l'Etat a bénéficié du soutien appuyé du vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel. Ce dernier a rappelé la situation de l'Allemagne en 2003 : le gouvernement de Gerhard Schröder avait alors lancé son vaste plan de réformes, sans être en mesure de respecter ses objectifs de déficits. Le chef du Parti social-démocrate allemand reconnaît qu'on pourrait accorder la même souplesse à d'autres pays. Mais lui non plus ne dispose pas d'une grande marge de manoeuvre face à Angela Merkel.

 

Ses compatriotes sont dans leur majorité attachés au pacte de stabilité, mis en place à la demande d'Helmut Kohl pour discipliner les pays du Sud. Angela Merkel et le ministre des finances Wolfgang Schäuble ont recadré le débat, la semaine dernière, et de seconds couteaux ont pris le relais pour critiquer Sigmar Gabriel. Pour Steffen Kampeter (CDU, droite), secrétaire d'Etat auprès du ministre des finances, pas question de modifier le pacte. « Il y a des limites. C'est comme si nous refusions le compromis sur le salaire minimum », explique-t-il, pour bien faire comprendre aux sociaux-démocrates européens que, Juncker ou pas, l'heure n'était pas venue d'un changement de doctrine.

Source Le Monde

 
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